Poupées russes

Il était une fois une sympathique association regroupant de sympathiques seniors dévoués aux activités de cette sympathique association. Elle se nommait Ressac et continuait à prospérer bien que confinée depuis un certain jeudi soir d’une fin d’octobre morose. Les associés de cette sympathique association furent bien surpris, perplexes et inquiets de recevoir un message anxieux de leur président les conviant à une vidéo conférence sur un sujet tenant à la survie d’une de leurs activités. L’animatrice en chef des conteuses et conteurs indiquait en effet que ceux-ci venaient d’épuiser tout leur stock de contes. Tout Grimm, tout Perrault, Andersen, Aymé y était passé. Ils en étaient à la Mille et une unième nuit. Des réserves chinoises, japonaises, indiennes, africaines il ne restait rien et faute de matière première la section allait devoir disparaitre. Il fallait donc d’urgence trouver un approvisionnement. De la mosaïque des visages qui regardaient leurs écrans on devinait la désolation. L’assemblée était coite. Soudain le responsable de la communication, sorte de génie informatique, demanda la parole. « Je dispose dans ma machine d’un logiciel dont j’ignore tout mais qui prétend lorsqu’on lui fournit une bonne quantité de mots restituer un texte à tendance romanesque. On peut essayer.

« Fournissez-moi des noms, des adjectifs, des verbes et je vous enverrais le résultat. »

Nous n’aurons pas la malice de vous infliger la liste des mots qui fusèrent. Elle serait sans doute intéressante mais nuirait probablement à la qualité littéraire du présent texte et retarderait les résultats que vous attendez tous. Ce premier conte en ligne produit par la grâce de l’ordinateur, le voici tel que la machine l’a fourni et dont elle a même eu le bon gout de proposer le titre.

Tel est pris qui croyait prendre

coronavirusIl était une fois

             à la fin de l’année 2019, dans le cœur de la Chine, près de la ville de Wuhan (dont personne jusqu’à ce jour n’avait entendu parler) un petit virus. Il se prénommait Corona. Pour le décrire succinctement disons qu’il était de forme sphérique et exhibait à sa surface des sortes de pustules rouge. Se regardant devant une glace il se trouvait beau mais il souffrait de solitude.

On lui avait dit un jour que pour se faire des amis il suffisait d’aller visiter le nez ou la gorge d’un humain mais étant timide il se bornait à occuper l’oreille d’une chauve-souris qui avait l’amitié de l’héberger. Profitant un matin d’un moment de courage et d’un courant d’air il vola jusqu’à la narine gauche d’un disciple du grand Mao et constata immédiatement qu’il se multipliait rapidement créant dans les sinus de la malheureuse victime un tel sabbat qu’elle en perdit sur le champ l’odorat et le gout.

On l’emmena immédiatement à l’hôpital et quelques jours plus tard sans coup férir ce pauvre Chinois partit pour un monde meilleur que celui qu’il quittait. Profitant du dernier soupir de sa première victime, Corona sortit de l’hôpital et par le truchement d’un postillon aboutit sur oreille d’un chauffeur de taxi qui l’emmena à l’aéroport. On ne sera pas étonné de le voir bientôt dans un avion pour Paris endormi dans la chevelure d’un fonctionnaire du quai d’Orsay convoqué à l’Elysée. Corona arrivé à Paris, admira au passage la tour Eiffel, le Bon Marché et la Seine et constata que les Parisiens semblaient des gens aimables et donc dignes d’être aimés. (Cette appréciation sur laquelle nous ne nous autorisons aucun jugement sera de grande conséquence sur le déroulement de notre conte, mais attendons la suite).

L’Elysée est un palais où le Président de la République gouverne la France. Ce Président avait réuni, au moment où Corona pénétrait dans ces murs chargés d’Histoire, quelques ministres et hauts fonctionnaires pour traiter un problème qui excitait le pays, la réforme des Retraites.

 Corona (toujours accroché à la chevelure du fonctionnaire du Quai d’Orsay) doté d’une grande intelligence découvrit immédiatement que le sujet était facile à définir mais complexe à résoudre. En très gros, en France il y avait trop de retraités mais pas assez d’argent à leur consacrer. Corona avait bon cœur. Sa découverte des Parisiens et par extension des Français l’avait convaincu de tout faire pour leur témoigner son affection. Il décida qu’il résoudrait seul ce problème qui, à entendre les protagonistes de la réunion – il les observait entre deux cheveux du diplomate convoqué – ne trouverait pas de solution. Il arrivait de Chine, pays qui sait avec vigueur adapter sa politique aux nécessités, il en avait gouté la rigueur et l’efficacité. Son projet s’imposa sur le champ, faire disparaître au plus vite un maximum de personnes âgées de plus de soixante-cinq ans.

Grâce à cette mesure, certes brutale mais adaptée à la situation, l’équilibre des comptes sociaux serait immédiatement rétabli. Il ne doutait pas que devant ce succès le Président imaginerait une décoration spéciale pour récompenser cette action d’éclat qui équilibrerait les comptes de ce que tout le monde appelait la Sécu.

 Avec sa capacité à se multiplier, Corona et ses troupes attaquèrent immédiatement. Pour vous figurer le début de cette guerre, imaginez ce Napoléon des virus, notre ami Corona au pont d’Arcole. Cette action guerrière était cependant discrète et ne donnait de résultats significatifs qu’au bout de quelques jours. L’intention était bonne, les résultats semblaient prometteurs. Corona et ses troupes se voyaient déjà vainqueurs. Mais hélas il leur fallut très vite constater que le Président et ses acolytes n’avaient rien compris à son initiative. Loin d’aider leur action les Pouvoirs Publics prirent la seule décision qu’il ne fallait pas prendre, enfermer les personnes âgées.

Corona était bien déçu de cette incompréhension manifeste. Il apprenait ainsi qu’on n’est jamais reconnaissant des services que l’on rend. Il fut troublé, mais comme il était obstiné il poursuivit se besogne salutaire au profit de la diminution des dépenses de ce pays qu’il finissait par adorer. Ses connaissances comptables, acquises au cœur d’une Chine communisto-capitaliste s’étonnaient de constater que plus il s’ingéniait à réduire les coûts sociaux de la France plus celle-ci dépensait pour contrecarrer son action. L’effet de balançoire était intéressant mais totalement déséquilibré. Ne comprenant rien à ces Français, décidément imprévisibles mais dont la seule perspective était leurs vacances, il calqua son attitude sur la leur et modéra ses attaques. « Ils ne perdent rien pour attendre, se disait-il, je leur promets une seconde vague grâce à laquelle ils finiront par me comprendre »

Nous en sommes là actuellement.

Les séminaires gouvernementaux n’ont jusqu’à ce jour engagé aucune négociation avec Corona pour parvenir à une compréhension mutuelle. Le seul espoir pour eux reste le vaccin et le souvenir de Pasteur permet encore des perspectives ensoleillées. Parlons justement du vaccin. Les laboratoires allemands et américains, saisis d’une ardeur guerrière, élaboraient des anticorps vigoureux et cuirassés comme des CRS dans une manif de gilets jaunes. La peur, pensaient-ils, et quelques coups de matraque bien sentis feraient fuir les virus. Un laboratoire français avait une toute autre approche.

Dirigé par un breton, Guénolé Le Cloarec, il s’était installé à Pontivy. Sous ses dehors scientifiques il affichait un humour à l’épreuve des pandémies. Grand admirateur de L. de Funès, il avait vu plus de vingt fois tous ses films. Nous pensons qu’il était un des rares Français à avoir compris la stratégie de Corona. Doté par ailleurs d’un sens profond de l’esthétique ses anticorps étaient réputés pour leur harmonie. Très frappé par les drames que son pays avait subi à cause du terrorisme il était devenu plus Charlie que Charlie. Il décida donc, plutôt que d’élaborer des anticorps puissants et au physique repoussant, de les façonner tellement drôles qu’ils ne manqueraient pas d’avoir quelque effet sur les virus de 2020.

Ses premières expériences furent concluantes. Au microscope, la rencontre des anticorps bretons avec les virus que d’aucuns qualifiaient de chinois fut décisive. Le virus éclatait (de rire semblait-il) et perdait toute agressivité. La production commença à grande échelle et les tests en vraie grandeur débutèrent.

Les résultats étaient spectaculaires. Devant les anticorps bretons, les virus mouraient de rire. On atteignit environ 80 % de succès. Evidemment, comme dans toute population normale existaient quelques virus ronchons allergiques à la moindre plaisanterie, mais le professeur Machin, responsable de l’équipe scientifique qui conseillait le Président estima qu’on pouvait engager immédiatement une campagne de vaccination. Les résultats stupéfièrent le monde entier, Pontivy devint la capitale mondiale des vaccins anti-covid, la France en exporta en des quantités telles que les résultats commerciaux permirent en deux ans d’amortir les dettes que la pandémie l’avait amenée à contracter. À Pontivy en face de l’église Notre Dame de Joie la municipalité fit édifier une statue de Louis de Funès en Bronze. Il ne peut cacher son air rieur et porte dans sa main droite une petite sphère assez laide couverte de pustules en cuivre rouge.

Emmanuel

 31 octobre 2020

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